In the Mix : le nouveau mur de Berlin

Incroyable projet porté par Akte One et Cren : peindre une fresque collective – avec une vingtaine d’artistes – de 450 mètres de long ! Au-delà de la performance, ce projet titanesque est une illustration de la diversité et de l’esprit collectif de l’Art Urbain.

Treptow-Köpenick, « poumon vert » dense en forêts et en cours d’eau du sud-est de Berlin, est également un ancien quartier industriel devenu branché dont les bâtiments ont été reconvertis en musées, centres d’art et lieux culturels. Dans cet environnement, l’idée de transformer un gigantesque mur antibruit de 450 mètres de long en galerie à ciel ouvert n’était pas si folle que cela, surtout dans une ville connue pour la richesse de sa scène graffiti. Akte One, initiateur et moteur d’In the Mix, a porté la réalisation artistique avec son complice Cren. Il nous en révèle les coulisses.

Comment est né cet incroyable projet ?
Matze, qui possède un jardin juste à côté du mur, a été le catalyseur initial du projet. Il lui a fallu plus de deux années de recherche pour trouver la bonne personne et obtenir les autorisations. Après de nombreuses tentatives, il est entré en contact avec moi et le projet a pris forme. Il a fallu ensuite obtenir le soutien de partenaires, ce qui n’a pas été facile. De nombreux magasins de bricolage et fournisseurs de peinture ont refusé de contribuer à une initiative de quartier à but non lucratif. Molotow, avec qui je collabore depuis longtemps, a compris la vision, vu le potentiel et accepté de soutenir le projet. Comme il n’y avait pas d’objectif commercial, nous avons pu revendiquer une liberté artistique totale. Cette indépendance est devenue un facteur déterminant dans l’élaboration du concept et des contributions, avec une vision artistique claire.

Justement, quelle était ta vision du projet ?
Le mur étant destiné à rester en place de manière permanente et à être vu par de nombreuses personnes, je me suis dit : pourquoi ne pas le transformer en un espace ouvert, une immense galerie de 450 mètres, permettant non seulement de faire découvrir le graffiti à un public plus large, mais aussi de rendre la scène plus accessible aux profanes. Mettre en avant uniquement mon propre style sur un mur aussi long risquait de devenir rapidement monotone. Inviter des artistes à participer était une évidence, pour partager, travailler ensemble et créer quelque chose de plus grand que le travail individuel. Les collaborations sont un élément important de l’esprit et de la vitalité de la scène urbaine, qui existe depuis des décennies. Elles démontrent constamment à quel point l’art peut être puissant et fédérateur, quelle que soit votre origine ou la langue que vous parlez. Pour moi, là est le véritable esprit du graffiti. Lorsque les artistes se rendent dans une autre ville ou un autre pays, ils essaient souvent de laisser quelque chose derrière eux avec un artiste local. Cet échange se fait généralement de manière intuitive et spontanée, une connexion naturelle qui dépasse les barrières linguistiques. Le graffiti est un moyen d’expression qui permet de se comprendre là où les mots échouent parfois.

L’un des aspects marquants d’In the Mix réside dans la collaboration entre artistes figuratifs et graffeurs…
J’aime collaborer avec des artistes figuratifs. L’ouverture d’esprit fait depuis longtemps partie intégrante de la scène graffiti, une communauté dynamique où la collaboration et le partage d’idées jouent un rôle central. Ces collaborations avec David Giersch, Norm Abartig, Bustart, Kerock One, Demut, Gino Fuchs, StereoHeat, More, Rico 79, Monsta 179, Caparso, Bener One, Mate Artist, Stohead et Emti ont donné naissance à de nouvelles œuvres fascinantes qui n’ont pu voir le jour que grâce à la création collective. Le mur a été intentionnellement divisé en deux sections : le corps central avec ces quinze « Concepts » qui constituent le cœur d’In the Mix, et une série d’œuvres supplémentaires mettant en avant le graffiti classique. Avec Cren, nous avons délibérément choisi de ne pas nous limiter à notre style contemporain habituel, comme sur nos toiles, et de présenter toute la gamme des styles de graffiti dans différents contextes. Les œuvres conceptuelles et les graffitis classiques forment ensemble une image globale. D’un côté, on explore les idées, les récits et la collaboration : de l’autre, on préserve l’authenticité, l’esprit de la rue et la tradition.

Comment Cren et toi avez-vous travaillé ensemble ?
Nous sommes partenaires depuis 2016, avec la même passion pour le lettrage et la recherche d’un équilibre entre liberté et structure. Notre approche est complémentaire et notre collaboration va au-delà de la peinture collective. Elle est fondée sur un échange continu, une inspiration mutuelle. Je suis plus spontané, audacieux, un peu visionnaire ; Cren apporte discipline, réflexion et commentaires avisés. Pour In the Mix, j’ai façonné le concept global, coordonnant les artistes invités et guidant la direction créative. Cren a soutenu le projet en offrant ses conseils, en contribuant activement à la réalisation du mur, en accueillant les artistes invités dans son studio, en documentant le processus et en veillant à ce que cette vision ambitieuse puisse se concrétiser. Sa présence et son expérience m’ont donné la confiance nécessaire pour me lancer dans un projet d’une telle envergure, relever les défis et s’adapter aux changements imprévus avec calme et concentration.

Quels ont été les défis à relever ?
Une chose est claire : In The Mix était bien plus que la simple peinture d’un mur de 450 mètres. Une entreprise profondément difficile, physiquement, mentalement et émotionnellement, qui exigeait dévouement et coopération à chaque étape. Travailler ensemble, souvent de manière spontanée et imprévue, représente un défi particulier. Différents styles, couleurs, formes et agencements spatiaux doivent être combinés harmonieusement pour créer une grande œuvre d’art collective. Chaque artiste s’épanouit également personnellement à travers ce processus, car travailler ensemble implique de faire des compromis pour obtenir une image globale cohérente. C’est un processus où les styles individuels restent visibles, mais où de nouvelles idées peuvent également émerger. Sans le soutien indéfectible de l’équipe, de la famille, des amis et des artistes, le projet n’aurait jamais atteint son plein potentiel. Malgré les difficultés, les résultats positifs l’emportent largement.

Au-delà de l’aspect créatif, la performance est impressionnante…
Il a fallu de la patience, une coordination et un travail préparatoire minutieux. Au fil des mois, presque tous les aspects du projet – de la planification et de la coordination des artistes invités à la préparation du mur, la logistique du matériel, le montage vidéo et la création du livre – ont nécessité des efforts intenses et de la persévérance. Rien que la préparation des 77 segments du mur a été une aventure : décapage à l’aide de balais, de brosses métalliques et d’un nettoyeur haute pression ; pose d’une sous-couche de haute qualité pour une meilleure durabilité. Dès qu’un segment était prêt, la réalisation des œuvres commençait. Une planification délicate ! Ce défi n’était pas le seul. La programmation a constamment évolué, avec des défections d’artistes inattendus ; la logistique a dicté le calendrier, imposant souvent des improvisations. Sans oublier la météo ! Il a fallu s’adapter à chaque contretemps. Ainsi, chaque mur terminé témoigne de l’esprit du graffiti : un mélange de visions, d’amitié et de persévérance.

Quel a été l’accueil des riverains ?
Lorsque ce mur a été construit, il y a quelques années, les riverains étaient débarrassés du bruit de la circulation, mais se sont retrouvés face à une surface grise et longue, probablement recouverte très vite de graffitis sauvages. Au-delà de l’agrément esthétique, In the Mix a créé un sentiment de communauté entre voisins. Les liens se sont renforcés et de nouvelles amitiés inattendues sont nées entre les habitants du quartier et les artistes. Pendant toute la durée du projet – fin juillet à décembre –, les résidents nous apportaient des saucisses bratwurst et des boissons fraîches pendant les chaudes journées d’été, nous prêtaient leurs outils et nous fournissaient de l’électricité pour le travail de nuit. Même ceux qui étaient initialement sceptiques sont devenus des partisans enthousiastes. Le projet achevé, un sentiment de nostalgie s’est installé.

Cet engouement s’est-il prolongé ?
Les interactions entre voisins et visiteurs, autour de l’expérience partagée de cette nouvelle forme d’art, ont laissé une empreinte durable. Ce qui a commencé comme un projet artistique s’est transformé en un lieu unique d’inspiration, de diversité et de rencontres, respecté par la communauté des graffeurs et admiré par les passants. La « Süd Ost Galerie » est devenue un espace social public vraiment spécial à Berlin et bien au-delà.

À lire
Akte One and Friends –
In the Mix
« Dès le début, j’avais pour projet de retracer l’origine du mur dans un livre. L’Urban Nation Museum, convaincu par ce projet de conception d’espace social dans un quartier, a décidé de le soutenir en publiant l’ouvrage et en organisant sa présentation le 13 mars prochain sous l’égide de la Martha Cooper Library. Outre des photos des œuvres d’art, le livre comprend également des photos du making-of et, grâce à des QR codes pour chaque « Concept », une courte vidéo accessible uniquement via le livre ».

akteone.de/inthemix

© Akte One / Jan K. Tyrel

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